25 février 2006

10 (bonnes) raisons de faire écrire pour enseigner la lecture

Voici ce que dit Ouzoulias :

1. Dans les tâches d'écriture, plus que de lecture, l’élève doit mobiliser son attention en permanence sur le texte.
Quand la classe lit, il peut rester inattentif. Quand il doit lire lui-même, il peut se sentir perdu, se décourager ou se mettre à rêver.
Quand il écrit SON texte, celui-ci l'absorbe entièrement.

2. Ecrire un texte l'aide à comprendre que l'écriture note le langage (elle ne représente pas les choses).
Par exemple, l'enfant est conduit à comprendre par l'expérience, que «un grand cheval blanc», qu'il veut écrire et qui, dans son esprit, lui apparaît comme une seule et même entité sémantique, s'écrit avec quatre mots. L'écriture des textes est à la source de la notion de mot, comme la lettre est à la source de celle de phonème.

3. Quand il produit son texte, l'élève doit rester attentif à la fois au sens (ce qu'il veut dire), au langage (comment il va le dire) et à la langue (comment «ça s'écrit»). En lecture, seul importe le sens du texte (ce que celui-ci veut dire) et l'on peut négliger comment «c'est dit» et comment «ça s'écrit». On peut aussi se laisser aveugler par le local (l'illustration, le mot, la syllabe, le graphème, la tache d'encre, ...) et oublier le global (le sens du texte).
C'est ainsi également que, lorsqu'il relit son texte, l'enfant ne peut pas l'ânonner, car il sait ce qu'il a écrit.
Et, ce faisant, il se construit, avant de savoir lire, le schème de la lecture orale, c'est à dire d'une lecture qui ressuscite l'oralité vive. Alors, par delà la segmentation du texte en mots, des mots en syllabes et des syllabes en lettres, par delà le langage même, c'est la représentation mentale qui renaît à chaque lecture.

4. Produire un texte aide l'élève à comprendre en quoi consiste l'acte de lire. Le fait d'écrire un texte l'installe au départ de la boucle de la communication, en position d'émetteur : il veut dire quelque chose, de là il doit trouver comment le dire (ce qu'on appelle la mise en mots) et, de là, il doit encore consigner ce dire par écrit.
Mais cela éclaire la position de récepteur et le chemin que celui-ci doit parcourir , dans l'autre sens: à partir de l'écrit, reconstituer le dire de l'auteur et, de là, se représenter son «vouloir dire».

5. Pour produire un texte, il faut le formuler préalablement : le langage devient un objet qu'il faut manipuler et que l'écriture permet de manipuler consciemment. Ce n'est pas le cas du langage de la conversation. En lecture, ce traitement peut rester inconscient, car le texte s'offre comme un produit fini.

6. Pour écrire, il faut commencer à gauche avec les premières lettres du premier mot et poursuivre ainsi vers la droite ( du moins en français ). Cela constitue le sens premier des expressions «le début du mot» et «la fin du mot». En lecture, les mots sont d'abord perçus sur le modèle des images, c'est à dire comme des unités perceptives non orientées. Quel motif aurait- on de considérer que l'image d'une chaise, d'une table ou d'une maison a «un début» ou «une fin» ? C'est la main du jeune «écriveur» qui structure le regard du jeune lecteur : le mot «maman», c'est toutes les lettres de «maman», mais c'est aussi l'ordre dans lequel elle se succèdent, de «m» à «n».

7. L’écriture oblige à inscrire sur la page les lettres les unes après les autres. Elle conduit ainsi naturellement à l’épellation, c’est à dire à un traitement analytique du mot qui dépasse la perception globale et qui permettra de considérer comme identiques ces deux stimuli pourtant si différents sur le plan visuel : train et TRAIN. Du même coup, elle offre les premières expériences de segmentation des mots et met en relief les premières analogies. Charlotte écrit chaton qu’elle copie au tableau. Elle en est à cha. qui lui fait irrésistiblement penser aux trois lettres Cha de Charlotte. II lui a fallu écrire chaton pour isoler ce cha et le voir dans chaton , car la seule perception du tout chaton en lecture ne lui avait pas permis de le remarquer. Ce cha désormais, elle le verra aussi dans chapeau, chameau, cachalot, ... Il lui reste à apprendre qu’à chaque fois, ou presque, qu’elle voit «cha», ces trois lettres représentent la syllabe [cha]. Mais elle est sur la voie.

8. L'écriture fréquente de textes va aider l'élève à mémoriser «avec», «au», «dans» , «et», «la», «qui», «un» etc... : ces petits mots hyper-fréquents, mais dépourvus de charge sémantique, qui constituent pourtant la plus grande partie des mots de tous les textes ( 71 mots constituent 50% de tous les mots de n'importe quel texte français. En lecture, ils ne suscitent aucun intérêt, en tout cas moins que «maman», «chaton», «loup », «chocolat», «Noël», «tortue»... En écrivant des textes, l'élève multiplie les occasions de les écrire. Ils seront mémorisés avant même l'accès au décodage.

9. Quand l'enfant écrit un texte, il doit constamment naviguer entre les microstructures et la macrostructure, les plus petites unités ( mots et lettres ) et le sens global, en passant par les mésostructures (groupes de mots et phrases). Camille veut écrire: «Hier, je suis allé me promener avec papa et maman au bord du lac. On a vu des canards et je leur ai jeté des bouts de pain.». Il est en train d'écrire «promener» et a déjà écrit promen ; il doit gérer l'écriture de la fin de ce mot (microstructure) ; dans un instant, il devra se demander où il en est mésostructure) avant d'entamer l’écriture de «avec» par un «a» (microstructure). Pour bien lire, c'est précisément ce qu'il faut faire : une syllabe étant décodée le «che» de «cheval» par exemple, il faut encore trouver la syllabe suivante «val», puis écouter l'ensemble «che-val» pour y reconnaître le mot «cheval» et, de là, l'agglomérer au groupe des mots qui forment une unité de sens «un grand cheval blanc» par exemple, et, de là encore, il faut aller à la phrase et au texte déjà lu qu’il faut récapituler... , tout en se projetant déjà dans la syllabe suivante...

10. Quand l'enfant écrit SON texte, tous les problèmes qu'il a dû résoudre, toutes les solutions qu'il a trouvées et toutes les découvertes qu'il a faites laissent dans sa mémoire une trace durable, car c'était SON projet et c'est devenu SON texte.

Ce texte d'Ouzoulias provient de : http://pedagogie.ac-toulouse.fr/lotec/PreventionIllettrisme/CPExperimentaux/docPDF/Dispo%202005/stage/crsession2.pdf

2 Comments:

At 7:30 PM, Anonymous Emmanuel said...

Un texte très important merci Stéphanie !

 
At 1:14 AM, Anonymous Anonyme said...

Je trouve très intéressant la manière dont vous avez utilisé les blogs.
J'ai une élève qui est une bonne lectrice (et qui va chaque semaine à la bibliothèque) mais qui rédige très mal. Elle a aussi de mauvais résultats pour les explications de texte. Je me suis mise à la faire rédiger pour la rendre attentive à la manière dont se construisent les textes. Une rédaction autonome s'avère très ardue. Je lui propose donc de co-rédiger. Qu'en pensez-vous ? Comment faites-vous avec les élèves qui n'arrivent pas à rédiger ?
http://soutienscolaire.zeblog.com

 

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